Des déclinaisons dans les étoiles…

Qui de nous n’a pas déjà levé les yeux au ciel pour essayer d’y repérer, quand le temps le permet et là où les lumières des villes ne nous en empêchent pas, la Grande Ourse, l’étoile polaire ou tel ou tel astre ou constellation ? Or, il se fait que chacun de ces anonymes points lumineux porte en réalité un nom, et que celui-ci non seulement est latin, mais vous demande de maîtriser un minimum vos déclinaisons. Explication…

La constellation ci-dessous est l’une des plus connues de l’hémisphère nord : la Grande Ourse.

soirée d'observation en Suède - Août 2009 (Ciel&Espace Photos)

Les anglophones l’appellent « Large Bear », les germanophones « Grosser Bär » et les hispanophones « Osa Mayor ». Mais dans la littérature scientifique, le nom universellement adopté est « Ursa maior ». Pourquoi du latin et pas de l’anglais, langue pourtant internationale depuis près d’un siècle ? Plus que probablement parce que les conventions astronomiques datent de beaucoup plus qu’un siècle, et que le latin a été la langue des scientifiques jusqu’à une date pas si lointaine. On remarquera que l’adjectif qui traduit « grande » n’est pas « magnus« , mais son comparatif « maior » : choix judicieux, puisque cette constellation n’est qualifiée de grande que par comparaison avec la Petite Ourse, dont le nom latin est « Ursa minor ». Une meilleure traduction pour ces deux groupes d’étoiles eût été « Ourse majeure » et « Ourse mineure ».

Mais les liens avec le latin et l’Antiquité en général ne s’arrêtent pas là. Car pour quelle raison a-t-on baptisé ce groupe d’étoiles « Grande Ourse » ? Parce qu’elles forment le dessin de cet animal ? Avec un peu d’imagination, il est possible de l’imaginer, surtout si on tient compte de toutes les étoiles de la constellation, et non des sept les plus célèbres.

Le dessin de la constellation de la Grande Ourse

Mais pourquoi parler d’une ourse ? Le tracé des étoiles n’est quand même pas assez précis pour permettre de distinguer qu’il s’agit d’une femelle… C’est que cette « grande ourse » possède une origine un peu plus compliquée qu’une simple analogie de forme : comme toutes les constellations déjà connues des Anciens, elle a été baptisée d’après une légende de la mythologie grecque, la légende des amours de Zeus et de Callisto.

Callisto était une nymphe de la suite d’Artémis. Comme sa maîtresse, elle avait fait vœu de virginité et parcourait avec elle et les autres nymphes les bois et les vallées, à la poursuite incessante du gibier de ces régions sauvages. Mais pour son malheur, Zeus la vit, l’aima (comme il aima de nombreuses femmes et déesses) et ne voulut respecter ni l’honneur de son épouse Héra, ni les protestations de la pauvre Callisto qui tenait à respecter son serment : il la viola. Morte de honte, la nymphe n’osa avouer ce qui, dans l’esprit de l’Antiquité, pouvait lui être repproché comme une faute. Mais Artémis s’en aperçut et la chassa : seules des nymphes vierges pouvaient l’accompagner dans ses chasses. Callisto erra donc dans les forêts, désespérée, et finit par donner naissance à un garçon qu’elle appela Arcas. L’histoire ne s’arrête pas là : Héra, folle de jalousie, ne pouvait s’en prendre à son intouchable mari, le dieu des dieux. Comme souvent, elle reporta donc sa colère sur sa pauvre rivale et la changea en ourse. D’après Ovide, son fils lui fut alors enlevé et, ignorant tout du sort de sa mère, devint chasseur. Un jour, il se trouva par hasard en face de l’ourse qu’elle était devenue. Celle-ci reconnut son enfant, mais Arcas ne vit en elle qu’un fauve à chasser…

Elle le suit ; elle cherche à l’approcher ; et déjà, d’un trait mortel, il allait percer ses flancs, lorsque Jupiter, arrêtant son bras, prévient un parricide; et commandant aux vents légers d’enlever rapidement, dans le vague des airs, et la mère et le fils, il les place dans le ciel, où ils forment deux astres voisins.

Voilà donc Callisto et Arcas devenus des constellations, sous la forme de la Grande Ourse (la mère) et de la Petite Ourse (son enfant). Héra ne peut supporter l’issue de l’histoire : ainsi, sa rivale, dont elle avait fait un vulgaire animal, serait hissée au rang des étoiles ? C’est un triomphe qu’elle ne peut accepter. Elle descend donc sous les flots et sollicite une bien étrange vengeance auprès du vieux titan Océan et de son épouse Téthys.

Ah ! si vous êtes sensibles à l’outrage fait à une déesse dont l’enfance fut confiée à vos soins, repoussez, du sein des vastes mers, ces deux astres nouveaux qu’un adultère a placés dans les cieux !

Que signifie cette prière ? Pourquoi demander à l’océan de ne pas accueillir des étoiles dans ses profondeurs ? C’est que ces vieilles légendes véhiculent les conceptions de l’époque où elles sont nées : les étoiles, dans leur mouvement autour de la Terre (selon l’idée géocentrique de l’Antiquité) plongent chaque matin dans l’océan pour en ressortir tous les soirs de l’autre côté. Ainsi donc, la Grande et la Petite Ourse se verront refuser ce plongeon… ce qui correspond exactement à la réalité astronomique ! En effet, ces deux constellations sont appelées « circumpolaires » car elles sont tellement proche du pôle nord céleste (le « sommet » du ciel de l’hémisphère nord) qu’elles en font le tour sans jamais plonger sous l’horizon ! Du moins, si on les observe depuis notre hémisphère, d’où elles sont visibles.

Pour en avoir la démonstration, il vous suffit d’observer le ciel quand l’occasion s’en présente : chaque nuit de l’année, et à chaque instant, vous pouvez toujours trouver la Grande Ourse si l’horizon est suffisamment dégagé pour cela. Ou, pour le constater d’une façon plus claire et rapide, cliquez sur l’image ci-dessous : elle vous conduira à une animation du ciel nocturne très bien faite, qui vous montrera la progression de la constellation au fil des nuits sur l’ensemble de l’année. Pour cela, il vous suffit de sélectionner le mode « animation », votre lieu d’observation et la constellation que vous souhaitez mettre en évidence (en l’occurence, la Grande Ourse). Celle-ci apparaîtra en jaune. Il ne vous reste plus qu’à cliquer sur « + » sous l’indication « défilé des jours ». Regardez bien le mouvement : jamais les points jaunes ne dépassent le cercle qui représente l’horizon. Comparez avec d’autres constellations (celles du zodiaque, notamment) : seul un petit groupe présente la même particularité.

Une animation pour simuler les mouvements du ciel

On pourrait ajouter qu’il n’est pas seulement possible de rencontrer des légendes dans les constellations, mais dans d’autres aspects de l’astronomie encore. Les planètes, par exemple, dont les noms, dès l’Antiquité, ont été repris de ceux des dieux de l’Olympe. Attention, cependant ! Ce sont les noms latins qui se sont imposés dans ce cas-ci : Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne (pour les planètes connues dès l’Antiquité) ou Uranus et Neptune (les deux planètes découvertes depuis), auxquelles il faut ajouter Pluton ou Éris (deux planètes naines des confins du système solaire).

Jupiter et ses satellites Europe (le plus proche de la planète) et Callisto (en bas à gauche)

Et comme la plupart des planètes de notre système sont accompagnées de nombreux satellites (comme la Lune pour notre Terre), la réserve des noms mythologiques a encore été abondamment utilisée : chaque satellite a reçu lors de sa découverte (c’est-à-dire à une époque assez récente) le nom d’un héros ou d’une divinité en rapport avec le dieu de la planète autour de laquelle il tourne. Seuls les satellites d’Uranus échappent à cette règle, puisque leurs noms proviennent d’oeuvres de la littérature anglaise (essentiellement de Shakespeare). Et c’est là que nous retrouvons Callisto : la nymphe a été sollicitée pour baptiser un satellite de Jupiter, avec les nombreuses autres maîtresses du dieu…

Mais j’avais parlé de déclinaisons et il n’en a pas encore été question. Terminons donc cet article astronomique là-dessus. Comme leur nom l’indique, les constellations sont des ensembles d’étoiles (stella). Or, les astronomes ont besoin de nommer ces étoiles pour les identifier. Leur donner, à elles aussi, un nom mythologique ? Impossible ! Avec les développements de l’astronomie moderne (notamment grâce à l’invention du téléscope), elles sont devenues bien trop nombreuses ! Si quelques-unes portent des noms (latins ou arabes pour beaucoup), il serait de toute façon impossible et peu pratique de leur en donner un à chacune. La solution ? D’abord, les regrouper par constellations, puis octroyer, au sein de chaque groupe, une lettre. Pas une lettre latine, mais grecque : alpha, bêta, gamma… Le nom complet d’une étoile est donc celui de sa lettre suivi de celui de sa constellation.

Si on reprend les sept principales étoiles de la Grande Ourse, on voit qu’elles ont été identifiées de alpha à êta. Si je veux nommer l’étoile Alpha de la Grande Ourse, son nom complet sera « Alpha Ursae Maioris ». Bien entendu, c’est toujours le nom latin de la constellation qui est utilisé, puisque c’est une convention internationale. Et comme « de la Grande Ourse » est ici le complément du nom de l’étoile, c’est au génitif qu’il faut décliner : et c’est là qu’on retrouve nos fameuses déclinaisons…

La Grande Ourse et ses sept étoiles principales

On pourrait encore disserter à l’infini sur la présence de l’Antiquité en astronomie, comme dans le nom des novae (de noua, « nouvelle »), par exemple, ces étoiles en fin de vie qui renaissent soudain de leurs cendres sous l’impulsion d’une étoile jumelle. Mais cet article est déjà bien assez long. Et la meilleure façon de poursuivre une passion naissante pour les étoiles, c’est d’attendre la nuit tombée et, loin des lumières artificielles, de lever les yeux…

Bel été et belles découvertes à tous !

Publicités
Catégories : le latin et l'Antiquité dans les sciences et les technologies | Étiquettes : , , , , , , , , | 2 Commentaires

Navigation des articles

2 réflexions sur “Des déclinaisons dans les étoiles…

  1. Lofasu

    Mais quel rapport avec les déclinaisons?!

    • ludimagister

      Le rapport, c’est qu’il faut décliner le nom de la constellation au génitif pour nommer les étoiles. « Ursa Maior », par exemple, devient « Ursae Maioris ». Pour nommer les étoiles, il faut donc connaître le génitif singulier !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :